Les jours d’après, délié d’un cadre et cheminant vers d’autres
De la capacité politique latente à la capacité activée
Nous sommes des êtres dont la capacité à tenir debout est fragile, et chacun d’entre nous tisse, dans la matière de sa vie, des façons de se lier à des collectifs plus régulateurs que soi - des espaces où quelque chose de nous peut s’appuyer sur quelque chose de plus grand que nous au risque de s’y dissoudre.1 Enquêter sur cette vulnérabilité permet d’en apprendre et de créer des leviers capacitaires. C’est, en tout cas, ma façon d’habiter les situations, les lieux, les milieux pour y agir lucide.
Actuellement, dans ma vie quotidienne et sociale, se multiplient des ouvertures de conversations avec des collectifs qui ont décidé de cultiver délibérément ce qu’ils font ensemble, pas seulement ce qu’ils produisent. Je vais vers eux avec cette question : qu’est-ce que j’apporte, et qu’est-ce que le groupe va faire de moi, de quelle capacité politique je dispose ?
La capacité politique des citoyen.ne.s : une expérience de citoyenneté
Albert Ogien, dans « La capacité politique des citoyen·ne·s »,2 pose un postulat simple et radical : la capacité politique n’est pas un déficit à combler chez le citoyen ordinaire. Elle s’accumule par le seul fait de vivre dans une démocratie - dans le va-et-vient quotidien entre les relations sociales concrètes et le cadre institutionnel. Être citoyen, c’est déjà détenir un savoir pratique. La question n’est pas de l’octroyer, elle est de ne pas le nier.
Mais Ogien s’arrête là, il réfute l’incompétence mais il ne dit pas comment la capacité dispersée se rassemble.
Micropolitique des groupes-pour une écologie des pratiques collectives
David Vercauteren, dans Micropolitiques des groupes,3 prend exactement à cet endroit : un groupe naît de la décision de sortir d’un état d’impuissance. L’association crée quelque chose que les individus séparés ne possédaient pas. Ce n’est pas une somme - c’est une émergence.
Or cette émergence n’est ni naturelle ni spontanée. C’est là que les deux textes entrent en tension productive. Vercauteren refuse la bonne volonté comme ressort suffisant : combien de groupes ont échoué de s’y être trop fiés ? La puissance d’un collectif dépend de sa capacité à inventer les dispositifs qui rendent le “devenir capable” de chacun l’affaire de tous. Contre la psychologisation, c’est le système qu’il faut cultiver - pas les individus seuls.
Les alliances capacitantes
Ce que l’un ne dit pas, l’autre le fonde. Ogien fournit la matière : une capacité déjà là, construite par l’expérience ordinaire. Vercauteren fournit la condition : des artifices délibérément inventés pour que cette capacité latente s’active et circule. Entre les deux se loge exactement ce que j’appelle alliance capacitante4 - ni rencontre heureuse, ni dispositif technocratique, mais l’invention patiente des conditions pour que le “devenir capable” de chacun devienne réellement possible.
Footnotes
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Cynthia Fleury & Antoine Fenoglio, Ce qui ne peut être volé - Charte du Verstohlen, Gallimard Tracts, 2021. https://tracts.gallimard.fr/products/ce-qui-ne-peut-etre-vole-charte-du-verstohlen ↩
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Albert Ogien, « La capacité politique des citoyen·ne·s », Mélanges de la Casa de Velázquez, 49-1, 2019, p. 275-278. https://journals.openedition.org/mcv/9683 ↩
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David Vercauteren, Micropolitiques des groupes-pour une écologie des pratiques collectives, section « Rôles ». https://micropolitiques.collectifs.net/Roles ↩
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« C’est à la barbarie que nous condamnent les récits et raisonnements dont nous sommes littéralement noyés. Nous avons désespérément besoin d’autres histoires, non des contes de fées où tout est possible aux cœurs purs, aux âmes courageuses, ou aux bonnes volontés réunies, mais des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble. Non des histoires morales, mais des histoires « techniques » à propos de ce type de réussite, des pièges auxquels il s’est agi, pour chacune, d’échapper, des contraintes dont elles ont reconnu l’importance. Bref, des histoires qui portent sur le penser ensemble comme « œuvre à faire ». https://indigenes-republique.fr/rencontre-discussion-avec-houria-bouteldja-et-isabelle-stengers/ ↩
